Capital Investissement: Interview avec Tarik Haddi, Président de l’AMIC

Propos recueillis par ESSAJIDE Lhassan

Casablanca – Le Président de l’Association Marocaine des Investisseurs en Capital (AMIC), Tarik Haddi, dresse, dans une interview exclusive à la MAP, le bilan de l’industrie du Capital investissement au Maroc au titre de l’année 2020, ainsi que les perspectives pour cette année.

M. Haddi revient également sur l’impact de la pandémie de la Covid-19 sur l’industrie et sur les sociétés de gestion (SDG) et décrypte la place du capital investissement dans la relance de l’économie nationale.
– L’année 2020 a été marquée par une crise sanitaire d’une ampleur inédite. Quel bilan peut-on dresser de l’industrie du capital investissement au Maroc? Quel impact sur les SDG ?

Malgré les contraintes liées au nécessaire soutien apporté aux participations des fonds, aux restrictions liées à l’état d’urgence sanitaire et à la réduction du flux d’opérations qui en a résulté (plusieurs transactions, investissements et désinvestissements, ont été reportées ou annulées en raison des incertitudes entourant le développement de l’épidémie), les sociétés de gestion se sont mobilisées pour poursuivre leur activité :

– Les levées de fonds ont atteint 1,350 milliard de dirhams (MMDH), ce qui fait de l’année 2020 la 3ème meilleure année de la décennie;

– Les investissements des fonds ont totalisé 804 millions de dirhams (MDH) en augmentation de 5% par rapport à 2019; 20 entreprises ont été concernées… ce qui est un chiffre significatif…c’est l’équivalent de 20 introductions en bourse en une année si on se compare au marché des capitaux ;

– Concernant les sorties : 10 actes de désinvestissement ont pu être réalisés pour un montant de 220 MDH.

Mais encore plus important, l’enquête sur l’impact de la pandémie, réalisée par l’AMIC, a permis de démontrer le rôle du capital investissement dans la résilience du tissu économique national puisque si la moyenne du chiffre d’affaires des PME au niveau national pour l’année 2020 a baissé de 32% selon InfoRisk, les entreprises accompagnées par nos fonds ont réussi à limiter cette baisse à 20%.

Donc 20% de baisse pour les entreprises investies par les fonds de CI contre 32% de baisse pour la moyenne nationale, baisse nationale qui aurait été encore plus importante si dans la moyenne il n’y avait pas les entreprises investies par le CI.

Plus de 80% des participations des fonds de l’AMIC ont pu accéder aux mesures d’accompagnement de la CCG (Caisse Centrale de Garantie), Damane Oxygène et Relance.

Il est donc évident que le capital investissement est incontournable pour créer les conditions de la résilience et de la relance de l’économie marocaine. Les résultats de l’étude annuelle sur les impacts du CI sur la croissance, la création de valeur, l’export, l’emploi, la contribution fiscale etc… , attendus en mai/juin 2021, permettront, sans nul doute, d’illustrer davantage cela.

Quelles sont vos perspectives pour le reste de l’année 2021 ?

La situation reste difficile dans un grand nombre de secteurs (textile, métallurgie, industries électromécaniques, tourisme, immobilier…), et les pressions sur le pouvoir d’achat demeurent fortes.

Toutefois, avec le déploiement des plans de vaccinations qui s’accélèrent, tant au Maroc que chez nos partenaires économiques, et grâce aux efforts de relance initiés par l’État et qui seront catalysés par le Fond Mohammed VI pour l’Investissement, nous sommes à l’AMIC très confiants. Surtout que l’industrie a gagné en expérience et nous disposons aujourd’hui des équipes de gestion locales de qualité avec des track record intéressants.

Dans ces conditions, nous estimons que les levées de fonds des sociétés de gestion membres de l’AMIC pourraient atteindre 2,90 MMDH d’ici la fin de l’année.

Nous attendons 17 investissements et 13 sorties également en 2021.

– Quelles sont/seront, d’après vous, les “nouvelles” orientations des SDG en termes de stratégies d’investissement et de secteurs d’activités?

La priorité des SDG va consister à développer leurs deal flow et à investir dans de nouvelles entreprises, principalement dans les secteurs qui ont prouvé leur potentiel face à la crise pandémique. Ainsi, les principaux secteurs visés par les investissements en 2021 concernent les nouvelles technologies, les services, la santé et l’agroalimentaire. Plus de 50% des SDG souhaitent également augmenter les investissements dédiés aux entreprises exportatrices.

Pour les secteurs qui ont souffert des mesures de restrictions, et qui présentent un potentiel de relance important, les SDG se mobiliseront dans le cadre des mesures de relance prévues par les pouvoirs publics, notamment celles relatives au déploiement du Fonds Mohammed VI pour l’Investissement.

– Malgré le contexte économique difficile, le Seed Funding a plus que doublé durant l’année écoulée. Comment s’explique cette hausse remarquable?

Nous avons effectivement constaté une augmentation significative du nombre de transactions inférieures à 10 MDH en 2020, s’adressant principalement à des entreprises en phase de démarrage d’activité. Elles ont totalisé 11 transactions, soit plus de la moitié des 20 transactions réalisées durant cette année, alors qu’au cours des 20 années précédentes, on enregistrait au maximum une opération de capital amorçage et deux de capital risque par an. En montant, les investissements adressés au capital amorçage/risque ont atteint près de 100 MDH.

Cela s’explique par l’initiative Innov Invest portée par la CCG, qui a permis la constitution de plusieurs fonds d’investissements, gérés par des équipes de gestion dynamiques, dédiés à la startup marocaine innovante, et qui ont commencé à réaliser leurs investissements en 2019/2020.

– La performance dégagée par le capital investissement s’élève à 13% (TRI Brut moyen), soit un niveau supérieur aux autres classes d’actifs. Pourtant, on constate que les institutionnels n’optent pas pour ce type d’investissement. Pourquoi et quels sont les freins ?

Cela s’explique essentiellement par les premiers investissements dans les tous premiers fonds de capital investissement marocains pour qui la performance n’était pas au rendez-vous. De plus, les fonds de capital investissement sont malheureusement amalgamés avec des fonds touristiques ou d’infrastructures dont les performances sont beaucoup plus faibles.

Et souvent, après une mauvaise expérience, les institutionnels ne reviennent plus sur la classe d’actif concernée.

Or, l’industrie a gagné en expérience, puisque nous disposons aujourd’hui d’équipes de gestion locales de qualité et disposant de nombreuses années d’exercice et de track record suffisant : 13 ans d’expérience par collaborateur et 15 opérations par collaborateur. C’est au total près de 22 MMDH qui ont été levés et gérés depuis le début de l’activité, à travers 60 fonds investis dans plus de 220 entreprises (à titre de comparaison, il y a 75 sociétés cotées à la Bourse de Casablanca), avec un TRI brut moyen de 13% comme vous le soulignez.

La profession a également gagné en transparence et en bonne gouvernance avec le dispositif légal et règlementaire régissant les OPCC (Organismes de placement collectif en capital) sous supervision de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), qui s’étend progressivement au sein de la profession.

Enfin, nous avons vu que l’impact positif du capital investissement sur l’économie dans son ensemble n’est plus à démontrer.

Fort de ces éléments, l’AMIC projette d’approcher les institutionnels pour échanger avec eux sur l’ensemble de ces aspects, identifier les autres freins éventuels à leur investissement dans les fonds de capital investissement, et mettre en œuvre les mesures pour les lever.

– Le rôle déterminant du capital investissement dans la résilience du tissu économique dans lequel il intervient n’est plus à démontrer. Maintenant, l’heure est à la relance économique. Quel sera le rôle de l’écosystème du capital-investissement dans ce sens ?

Le capital investissement, contrairement aux autres types de financement de l’entreprise est un financement actif , dit “hands on”.

L’investissement d’un fonds est décidé sur la base d’un projet d’entreprise, convenu d’un commun accord, dont l’objectif est d’amorcer, de développer ou de transformer un business model.

Les objectifs en termes de création de valeur (export, gain en productivité, chiffre d’affaires sur les nouvelles filières …), d’emplois directs et indirects et même d’impacts sociaux économiques et d’environnement… sont pactés et traduits en milestones prédéfinis et en reporting précis et réguliers à fournir.

Les objectifs sont ensuite suivis par les équipes de gestion durant toute la vie de l’investissement du fonds : analyse des reporting, contrôle de la qualité de l’information, monitoring, contrôles des décisions importantes et participations aux organes …

Ces mécanismes propres au capital investissement font de cet instrument l’outil idéal pour piloter l’adaptation et la relance de nos entreprises dans le monde post-crise.

Enfin, en renforçant les fonds propres des entreprises, le capital investissement permettra d’asseoir la relance des entreprises sur des structures financières plus saines.

A travers son Association, la profession est désormais considérée comme un partenaire sérieux, entreprenant et créatif.

C’est dans ce cadre que l’AMIC a fait des propositions détaillées pour la structuration d’un fonds de fonds dédié à la relance qui ont abouti à la création du Fonds Mohammed VI pour l’Investissement.

L’AMIC a également fait avec l’AMMC des propositions pour l’amélioration de la loi et du plan comptable OPCC pour mieux l’adapter aux différentes formes d’intervention des fonds au Maroc, avec pour objectif d’intégrer progressivement dans ce dispositif l’essentiel des fonds sous gestion au Maroc.

Nous avons introduit des propositions pour améliorer le cadre juridique de la SA afin de faciliter les investissements des fonds dans les entreprises marocaines (SAS et BSA).

Un travail de longue haleine est également engagé pour améliorer le cadre fiscal des fonds opérant au Maroc et donc la compétitivité fiscale de la place “Maroc” pour les Investisseurs internationaux.

Avec la Bourse de Casablanca, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et l’Ordre des experts-comptables (OEC) et en partenariat avec le ministère de l’Economie et des finances et l’AMMC, nous allons transformer et élargir l’initiative “AMIC SUPPORT PME” pour en faire une plateforme d’information sur le capital investissement et le marché de capitaux et surtout d’accompagnement des PME dans le cadre du programme de relance de l’Etat.

Enfin, fort de ces réalisations et de ce capital confiance, nous allons engager un dialogue franc et constructif avec les Investisseurs Institutionnels pour lever avec eux tous les freins. L’objectif est d’accompagner la mutation nécessaire de notre système de financement pour faire du capital investissement le principal levier du financement de la PME non cotée au Maroc, et du développement du marché des capitaux par les sorties en bourse des fonds comme c’est le cas dans toutes les économies avancées.

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