ENTRETIEN TARIK HADDI : « LE TRIPTYQUE PME-INNOVATION-FINANCEMENT EST LE GAGE D’UNE RÉVOLUTION 4.0 RÉUSSIE »

Le mot startup peut être parfois galvaudé, être un fourre-tout ou encore perçu comme un gadget à l’air du temps. Pourtant, elle est le facteur clé de la réorganisation des pans d’activités industrielles, commerciales, agricoles… à l’heure de la révolution industrielle 4.0. Mais, en avons-nous réellement conscience ?  

Tarik Haddi, Administrateur Directeur Général d’Azur Partners, Administrateur au sein de l’Association marocaine des investisseurs en capital (AMIC) et Président de sa Commission amorçage fait une radioscopie de l’économie du futur.

Vous défendez le triptyque Startup-Innovation-Financement comme un facteur déterminant pour ne pas louper le virage 4.0 dans notre pays. Pourquoi le message peine-t-il à passer ?  

C’est un problème de prise de conscience à mon sens. Aujourd’hui, on considère encore chez nous la start-up, au mieux comme une niche, au pire comme un gadget économique …

Au sein de la Commission amorçage de l’AMIC nous le ressentons auprès de nos interlocuteurs lorsque nous faisons part de nos propositions en matière réglementaire, fiscale ou autres.

Or, pendant combien de temps encore pensez-vous que nos industriels de Aïn Sebaâ pourront continuer à être compétitifs à l’ère de l’industrie 4.0 qui va allier Big data, IA, internet des objets, réalité augmentée et impression 3D et qui n’attend que la 5G pour se déployer massivement?

Combien de temps peut on encore donner au commerce façon Derb Omar à l’air de Amazon ? Vous savez aujourd’hui, chacun d’entre nous peut ouvrir un compte Amazone, avoir son identifiant, acheter des biens et services ou les fabriquer dans une usine 4.0, les stocker chez Amazone les vendre sur la market place, éditer des factures, recevoir ses règlements sur son compte bancaire et cela dans la transparence et avec la traçabilité la plus totale…à partir de son canapé préféré à la maison.

C’est dire que nous sommes bien loin de ces modes de commerce traditionnel… modes qui eux constitueront peut être une niche pour certains nostalgiques, sachant que les jeunes consommateurs marocains sont déjà friands de ce genre de services qu’ils effectuent en ligne. Il n’y a pas que la technologie qui bouge mais aussi, je dirai surtout, les modes de consommation qu’elle induit.

Les secteurs du transport et de la logistique seront métamorphosés par les véhicules autonomes, la finance par la blockchain et l’éducation et la santé ne seront plus approchées de la même manière grâce à l’Ed Tech, la Med Tech et les bio Tech… Même le secteur primaire n’ y échappera pas puisque jour après jour  l’agri Tech bouleverse l’agriculture en combinant elle aussi Big data, objets connectés et IA…

Si vous le permettez, je vous donne un simple exemple pour illustrer mon propos, celui du plus vieux voyagiste au Monde Thomas Cooke qui a déclaré faillite fin 2019 ….pour la simple raison que plus personne ne consomme ni n’achète les voyages comme avant. Ce changement de comportements devait induire un changement de business model qui ne s’est pas opéré. Vous connaissez la suite… et cela va se reproduire pour toutes les entreprises et tous les secteurs qui n’intégrerons pas pleinement la disruption dans leurs stratégies.

Dans les 20 à 30 prochaines années, tout ce que nous connaissons aujourd’hui sera disrupté et changera de nature. Et donc lorsqu’on parle de startup, nous parlons de 100 % de l’économie de demain, de 100% de la création de valeur de demain, de 100% des emplois de demain, de 100% des impôts de demain.

Il faut une prise de conscience collective … et de manière urgente.

Pourquoi est-ce si important de provoquer rapidement ce déclic ?

Parce que tout va aller très vite et parce que le monde ne va pas nous attendre. De nombreux pays africains ont déjà pris le virage et la compétition international ne pardonne pas. Selon les chiffres 2019 de Partech, le Maroc est classé 15ème en Afrique pour les levées de fonds au profit des entreprises innovantes, loin derrière le Kenya, le Nigéria, la Tanzanie, le Sénégal ou le Rwanda… De par le monde, on court derrière la supériorité quantique ou la suprématie par l’intelligence artificielle… on ne peut pas se permettre de rater ce virage de la révolution 4.0.

Il faut dans ce sens souligner le rôle important de l’école dans la préparation de cette transformation économique et je cite le message de SM le Roi adressé au 33ème Congrès international pour l’efficacité et l’amélioration de l’école, tenu récemment à Marrakech. Dans son message le Souverain a souligné que « Le but ultime est de préparer le passage à un système éducatif nouveau qui repose sur l’interaction active des apprenants, dont il s’agit de développer les compétences innées, de favoriser le sens critique, de stimuler la créativité et la capacité d’innovation ». Le cap est fixé donc le reste doit suivre et vite.

Qu’est ce qui bloque justement cette prise de conscience aussi bien auprès des acteurs publiques, politiques, privés… ?

Le poids de l’existant ? Les urgences du moment ? une sorte de défaitisme par rapport aux défis de la nouvelle économie ?…. Avec un groupe de chercheurs interdisciplinaires et d’acteurs de la société civile j’ai entrepris un travail sur les fondements de l’innovation dans l’environnement marocain, pour approfondir la question et ce sera surement l’occasion de nous revoir pour en discuter

Mais  la responsabilité est partagée et vous avez raison de citer les acteurs publiques, politiques, privés…Dans tous les pays qui ont réussi le tournant de la nouvelle économie, c’est l’implication coordonnée de toutes les parties prenantes qui a été déterminante.

En dehors d’une prise de conscience collective et de l’implication de toutes les parties prenantes, quelles sont les autres urgences?

Pour accompagner ces évolutions, il est urgent pour notre pays d’investir dans la réhabilitation de son capital humain en accélérant la réforme de l’éducation nationale (les contenus, le corps professoral, les méthodes pédagogiques…) pour l’adapter aux exigences de la nouvelle économie et pour donner à nos jeunes des compétences adaptatives et des soft skills (et non plus les préparer aux métiers d’hier).

La Reforme de la formation professionnelle doit également privilégier les compétences requises par la nouvelle économie et devenir continue (notamment grâce au digital) pour s’adapter aux évolutions qui vont s’accélérer.

Il faudra également investir massivement dans les Infrastructures technologiques en développant des centres de recherche  et des universités d’excellence sur le modèle de l’Université Mohamed VI de l’OCP à Benguerir, mais aussi investir massivement dans la 5G, l’IA, la Big Data, l’internet des objets, la blockchain pour développer une expertise locale dans ces domaines et la mettre à la disposition de nos entreprises pour qu’elles puissent développer les business models de demain… si on ne peut pas tout faire, nous pouvons aussi nous spécialiser sur quelques expertises, selon nos compétences.

L’appui à la R&D doit être une priorité dans les établissements publics et dans les entreprises privées avec un accès à ces marchés pour les startups agissant au Maroc (nous avions même proposé un crédit d’impôt recherche pour les entreprises qui recourent à l’open innovation).

Enfin il faudra renforcer l’industrie du capital risque pour résoudre le problème du financement de la startup innovante au Maroc. La CCG a pris à bras le corps ce chantier avec son initiative INNOV INVEST qui commence à porter ses fruits.

Il faudra compléter ce dispositif par les réformes fiscales et règlementaires qui permettront d’asseoir la compétitivité de la place Maroc pour attirer les capitaux et les talents vers les entreprises de la nouvelle économie. A cet effet, l’AMIC a institué une Commission amorçage qui a fait un diagnostic sur le capital amorçage au Maroc et des propositions concrètes, portées auprès des pouvoirs public en partenariat avec la CGEM (voir liens). J’en profite pour féliciter mon ami Mehdi Tazi, avec qui nous avons initié ce partenariat, pour son élection à la vice présidence de la CGEM et lui souhaiter bonne chance pour le mandat qui s’ouvre. 

Combien même cette prise de conscience s’opère, l’écosystème des start-up est-il sur pied pour accompagner cette disruption ?

Nous sommes en plein processus de structuration de cet écosystème. L’initiative Innov Invest de la CCG a permis de poser les fondations d’un écosystème sérieux et efficace, notamment à travers la labélisation des acteurs d’accompagnement et de gestion des fonds. Arrêtons-nous d’ailleurs si vous le voulez bien sur un élément important, celui portant sur les  réalisations de la Caisse Centrale de garantie en faveur de la TPME marocaine pour l’année 2019. Les engagements en faveur des entreprises ont atteint plus de 14,6 milliards de DH en hausse de 28% par rapport à l’exercice précédent qui ont par effet de levier permis la mobilisation d’un volume de crédits de 26,4 milliards de DH.

Pour ce qui est du « Fonds Innov Invest » il a profité, en 2019, à 115 startups, en hausse de 109% par rapport à 2018, pour un montant total de financements accordés de 40 millions de DH. Les startups accompagnées opèrent principalement dans les secteurs des FinTech, GreenTech, MedTech et EdTech.

Au terme de l’exercice 2019, soit 2 ans après la mise en place du Fonds Innov Invest, le nombre total de startups financées a ainsi atteint 170, ce qui représente 57% des objectifs assignés à ce Fonds sur 5 ans (à savoir accompagner 300 startup).

D’autres initiatives viennent se greffer à la construction de cet écosystème comme le 212 Founders de CDG Invest, ou la CFC qui a développé un dispositif qui permet aux startups marocaines et internationales qui ont une vocation africaine d’obtenir le label CFC, avec ses avantages fiscaux notamment, de s’adosser à un réseau de plus en plus puissant et demain éventuellement de bénéficier d’une offre immobilière adaptée.

Nous saluons également la création récente de MSEC l’association des structures d’accompagnement des startups marocaines.

Par contre, sur le plan fiscal, les recommandations de la Commission amorçage de l’AMIC et de la CGEM n’ont pas été traduites dans la LF 2020 … il faudra poursuivre notre travail de sensibilisation.

Quelle architecture de cet écosystème en présence de tant d’acteurs ?

C’est le point focal qu’il ne faut pas perdre de vue. Comment structurer cet écosystème de manière efficiente. Comme rappelé, nous sommes partis de petits bouts d’initiatives, que le Groupe OCP avait portées à bout de bras.

S’en est suivie l’initiative de la Banque Mondiale avec la CCG pour la mise en place du Fonds Innov Invest lancé en 2017 qui a permis de labelliser et de professionnaliser les acteurs et les partenaires de l’écosystème. C’est très important pour les étapes de développement de cet écosystème avec des mécanismes de contrôle et de gouvernance (reporting, contrôle, RSE…).

Mais pour assurer la viabilité et le développement de cet écosystème, il faut qu’il soit progressivement pris en charge par l’ensemble de ses acteurs, dans le cadre d’une organisation propre, dotée d’une gouvernance, de systèmes de pilotage, et même de critères de sélection communs des projets lui permettant d’agir comme un écosystème intégré visant la réalisation d’objectifs à forts impacts socioéconomiques et technologiques.

Il faudra aussi prémunir cet écosystème contre les phénomènes de « startup mania » pour lui donner une image de marque sérieuse et forte, notamment vis-à-vis des investisseurs nationaux et internationaux, qu’ils soient business Angels ou acteurs institutionnels.

L’image de marque est une condition sine qua none pour attirer les fonds et les talents requis pour le développement d’un écosystème compétitif et efficient.

Quid de la fiscalité ?

C’est aussi une question de compétitivité et d’attractivité de la place Maroc en matière de capital investissement. Mais il n’y a pas que la fiscalité.

Nous avons vu que la startup c’est 100% de l’économie de demain. Il faut donc pouvoir allouer l’épargne vers cette classe d’actif même si elle est risquée.

La théorie financière nous apprend que pour orienter l’épargne il faut agir sur trois niveaux: la sécurité, le rendement et la liquidité.

Sur la question de la sécurité, nous avons proposé le renforcement de l’offre Damane Capital Risque et sa généralisation (vers les business angels par exemple). Nous avons également proposé l’idée d’émission d’ « Innovation bonds », à l’instar des Green Bonds, qui permettraient à l’Etat ou aux entreprises (privées ou publiques) qui veulent investir dans l’innovation de lever des fonds (émettre des bons) en s’engageant à les investir dans l’innovation et en s’engageant dans leurs rapports semestriels au Marché à faire un reporting sur ces investissements avec des indicateurs précis. Cet instrument permettrait de mieux sécuriser l’épargne qui se dirigerait vers les investissements dans l’innovation.

Pour le rendement, cela passe par des incitations fiscales tant au niveau des promoteurs, des salariés que des actionnaires de la startup.

La question de  l’IR est importante si on veut pouvoir attirer des talents vers l’écosystème et les maintenir au Maroc, sachant que la matière grise marocaine est disputée à l’international.

La problématique de la non récupération de la TVA sur les frais de fonctionnement des fonds d’investissement est également un facteur de blocage pour attirer les Investisseurs dans ces fonds.

Une fiscalité encourageante pour les grandes entreprises qui externalisent leur activité R&D au profit des startups innovantes (comme font certaines banques actuellement), notamment à travers le crédit d’impôt proposé par la Commission mixte AMIC – CGEM, doit aussi être envisagée sérieusement.

Nous rappelons également l’importance de mise en application du décret sur les marchés publics pour permettre aux startups marocaines d’y accéder notamment sur les projets de transformation digitale et fintech. Le financement de la startup passe également par le bon de commande, faut-il rappeler.

Vous avez également évoqué le problème de la liquidité…

Absolument ! Les fonds d’investissement sont appelés, passée une durée d’investissement de 5 ans en moyenne, à sortir du tour de table des startups pour faire remonter les fonds aux investisseurs. Là se prose sérieusement le problème de liquidité qui peut dissuader les investisseurs.

Dans ce sens, nous proposons le développement d’un marché boursier alternatif (sorte de NASDAQ marocain). Les autorités de marché encouragent le développement d’un tel compartiment, mais se pose la question des market makers qui devront animer ce marché. Je pense que la CDG en tant que gestionnaire institutionnel de l’épargne pourrait jouer un rôle important dans ce sens.

Aujourd’hui, Azur Innovation, devenu le plus grand fonds de l’écosystème avec 350 MDH a fait l’actualité avec le décret autorisant Masen à investir dans le Fonds. Vous êtes toujours en phase de closing ?

Le pacte d’actionnaires a été signé à la fin du mois décembre 2019 avec, pour la partie des investisseurs marocains, la CCG, CIH Bank, Saham Assurance, BMCE Bank of Africa, Masen, et du côté des investisseurs internationaux, le fonds du Gouvernement hollandais DGGF, la BAD, et la banque de développement allemande la KFW. Le Fonds a obtenu l’agrément de l’AMMC en tant qu’OPCC et nous avons lancé le processus d’augmentation de capital. Le closing est prévu pour le mois de février et nous devrions tenir notre premier comité d’investissement fin février ou début mars au plus tard. Nous avons à ce jour six projets ficelés sur un ensemble de 20 ciblés. Nous communiquerons sur le Fonds et son fonctionnement après le closing.

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