Tarik Haddi : « Beaucoup d’entreprises seront maintenues sous perfusion »

Entretien avec Tarik Haddi. Président de l’Association marocaine des investisseurs en capital (AMIC)

L’industrie du capital-investissement n’a pas échappé aux effets de la Covid-19. Pour remonter la pente et participer à la relance économique, la profession a émis une série de dispositions fiscales qu’elle espère voir intégrée dans le PLF 2021. Tarik Haddi nous livre une lecture de la situation actuelle et détaille les principaux relais de croissance pour les années à venir.

Comment l’activité du capital-investissement a-t-elle pu se développer dans ce contexte marqué par la Covid-19 ?
Le marché est «sinistré» suite à la crise engendrée par le Sars-CoV-2. En mars dernier, nous pensions avoir affaire à un sprint et en septembre nous découvrons que c’est un long marathon et que nous avons épuisé nos forces. Toutefois, il faut aussi reconnaître que la situation était difficile même avant la crise. La dernière étude d’Inforisk le montre clairement : les délais de paiement, qui sont un indicateur clé de la santé de nos entreprises, avaient même dépassé le seuil incroyable des 200 jours (212 jours fin 2019). Cette fragilité résultait, à mon avis, de deux causes essentielles. D’une part, elle a été le fait des positionnements sur des domaines d’activités en fin de cycle, très peu créateurs de valeur comme le commerce et le transport traditionnel, le textile et cuir, l’automobile à moteur thermique… D’autre part, elle est induite par une très faible compétitivité générale de nos entreprises. Beaucoup de ces entreprises, fragiles avant la pandémie, seront maintenues artificiellement sous perfusion avec les produits Oxygène et Relance, mais nous savons tous que, non compétitives et positionnées sur des marchés de taille insuffisante ou en décroissance, elles ne pourront jamais rembourser. Dans le langage économique Covid, on parle d’entreprises «zombies». Par ailleurs, il ne vous a pas échappé qu’Inforisk prévoyait une augmentation des défaillances d’entreprises de 16% en 2020 et de 25% sur le 1er trimestre 2021. Pour Coface, les faillites devraient bondir de 33% entre 2019 et 2021. En mourant, toutes ces entreprises laisseront derrière elles des employés sur le carreau et une sacrée ardoise envers l’État garant (plus de 40 milliards de dirhams d’encours garantis dans le cadre de la gestion de la crise à ma connaissance). L’inflation étant inimaginable, cette ardoise devra être financée soit par de l’impôt, soit par de la dette, tous deux facteurs aggravants de la faiblesse de notre compétitivité économique.

Comment le capital-investissement peut-il participer à la relance économique ?
Si nous souhaitons donner toutes ses chances à notre plan de relance, il faut d’abord se poser la question suivante : de quoi va dépendre la survie et le développement de nos entreprises ? Si c’est pour travailler avec les mêmes recettes qu’auparavant, vous comprenez bien que cela ne marchera pas. La réponse découle du bon sens économique. Cela dépendra de marchés géographiques de plus grande taille et en croissance, de plus de compétitivité et d’une diversification vers les activités de la nouvelle économie. Au sein de l’AMIC, nous avons identifié six relais de croissance que les fonds d’investissement domiciliés au Maroc pourront accompagner. Pour relancer notre économie, il faut une réelle transformation de nos entreprises. Et pour remettre les entreprises sur les chemins de la compétitivité, de la croissance et de la rentabilité, des financements en fonds propres, combinés à une vision stratégique pertinente, une gouvernance améliorée et un monitoring par des professionnels aguerris sont incontournables. Or, c’est la fonction même du capital investissement, puisque pour chaque investissement, les objectifs en termes de création de valeur (export, gain en productivité, chiffre d’affaires sur les nouvelles filières…), d’emplois directs et indirects et d’impacts sociaux économiques et d’environnement, de réduction des disparités territoriales … sont pactés et suivis par les équipes de gestion : milestones, reporting, contrôles des décisions importantes, déblocages au fur et à mesure des réalisations… Contrairement aux produits bancaires, qui constituent un financement « mass market », le capital investissement permet un financement et un accompagnement « sur mesure », au « pied du lit » comme disent les médecins, le seul à même d’accompagner efficacement les transformations de business model de nos entreprises. Le renforcement de l’industrie du capital investissement national aura ainsi au moins six impacts majeurs sur l’économie nationale. Cela rendra les entreprises plus compétitives et positionnées sur des marchés en forte croissance. Autres résultantes : la création de nombreux emplois directes et indirects, des recettes fiscales plus importantes et une relance de la demande intérieure à travers l’investissement et la consommation privée et publique. Citons également, l’amélioration de la situation de la balance commerciale et l’atteinte de meilleures standards de gouvernance et de responsabilités sociales et environnementales.

Les propositions de l’AMIC n’avaient pas été prises en compte dans le PLF 2020 ; pensez-vous qu’elles puissent être intégrées dans le PLF 2021 ?
Nous l’espérons fortement, car la situation est critique et ne pourra se résoudre que par des mesures audacieuses et intelligentes. Une industrie du capital investissement forte est incontournable pour une relance efficace. L’endettement seul est dangereux. Il suffit de voir l’appui apporté par les pouvoirs publics à cette industrie dans toutes les économies modernes. En France par exemple, le plan de relance prévoit une enveloppe de plus de 30 milliards de dirhams pour le renforcement des fonds propres des entreprises, ainsi qu’une garantie publique qui sera accordée aux placements dans les fonds de capital investissement labellisés « France Relance ». Il ne vous a pas échappé que BPI France a même lancé un fonds accessible aux particuliers pour orienter l’épargne des français vers le capital investissement dans une forme de patriotisme économique. Le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, dont le décret a été publié le 5 octobre, pourra jouer un rôle déterminant dans cette stratégie de renforcement de notre industrie du capital investissement national. Par contre sur le plan fiscal, nous n’avons pas été entendus. Nous poursuivrons nos actions de sensibilisation auprès de nos interlocuteurs à la Direction du Trésor, la Fédération des Services bancaires et financiers, la CGEM… et nous comptons sur vous, médias de référence, pour relayer le plus largement nos propositions auprès des décideurs et de l’opinion publique. Il s’agit en effet d’une cause nationale : une industrie marocaine de capital investissement forte est incontournable pour financer efficacement une relance intelligente.

Avec la Covid-19, les capital-investisseurs (CI) peuvent devenir plus exigeants envers les entreprises investies. Le risque n’est-il pas de voir des partenariats se défaire, ou ces CI devenir plus tatillons ?
C’est pour cela que l’AMIC a proposé, dès avril 2020, la mise en place d’un Fonds stratégique pour encourager les capital-investisseurs à soutenir les entreprises investies et à financer la relance. Le Fonds Mohammed VI pour l’Investissement constitue ainsi la meilleure réponse à cette problématique.

L’attrait pour le marché des capitaux a connu un certain ralentissement en 2019. Comment redresser la barre ?
Les PME de nos portefeuilles sont malheureusement trop petites pour les Institutionnels qui animent la Bourse de Casablanca. Au sein de l’AMIC, nous avons quelques propositions qui concernent le développement de la gestion déléguée ou encore d’OPCVM « PME » et « startup », l’aménagement des conditions d’introduction pour les PME et la startup, les incitations fiscales d’accompagnement, le coût des banques d’affaires pour les small et mid caps, la liquidité…

Quelles sont vos perspectives ?
Dans le cadre du déploiement du Fonds Mohammed VI pour l’Investissement, notre industrie espère pouvoir créer un continuum du financement en fonds propres de l’entreprise marocaine pour l’accompagner durant toute son évolution, du stade de la startup, à la PME, à l’ETI jusqu’à la grande entreprise, à travers des fonds d’amorçage-risque, de développement, de transmission / restructuration / consolidation, notamment pour favoriser l’émergence d’une nouvelle génération d’industriels. Ceci, avec une approche sectorielle, pour une meilleure professionnalisation des équipes de gestion. Il faudra également promouvoir l’émergence de nouvelles équipes de gestion de fonds, mais surtout favoriser la construction de champions nationaux du capital-investissement, capables demain d’atteindre une taille suffisante pour se développer sur le continent africain. Ainsi renforcée, notre industrie de capital-investissement pourra accompagner efficacement nos secteurs d’activités stratégiques. L’intervention du capital-investissement sera d’autant plus efficace si elle s’inscrit dans le cadre de plans sectoriels de relance, notamment pour l’économie de la vie, le repositionnement dans les chaînes de valeur industrielle post-Covid-19 et les filières de la nouvelle économie. Des fonds de proximité pour un développement territorial diversifié dans le cadre des plans stratégiques régionaux (PDR) pourront également voir le jour. Enfin, l’industrie de capital investissement national pourra accompagner en co-investissement les investisseurs étrangers (IDE) qui souhaitent s’implanter industriellement au Maroc : accompagnement financier, mais aussi technique (relations avec l’administration et les collectivités locales concernées, recrutement…).

Aida Lo / Les Inspirations Éco

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