Tarik Haddi : «Il faut assurer le continuum du financement sur toute la chaine de valeur»

 

 

Azur Innovation Management a structuré et gère le plus grand fonds de capital-innovation de la place, Azur Innovation Fund. Son président du directoire, Tarik Haddi, nous révèle sa vision pour un écosystème d’innovation performant et sa lecture de l’évolution actuelle et future du capital-innovation au Maroc.

Le Matin : Comment se développe le capital innovation au Maroc ?

Tarik Haddi : Le Maroc a gagné 10 places dans le dernier classement du Global Innovation Index-GII. Nous sommes désormais le troisième pays le plus performant en matière d’innovation au niveau africain après Maurice et l’Afrique du Sud.

Le programme F2I, déployé par TamwilCom, avec l’appui financier du ministère des Finances et de la Banque Mondiale, a donc permis l’émergence d’un capital-innovation très actif dans notre pays.

Le programme F2I, déployé par TamwilCom, avec l’appui financier du ministère des Finances et de la Banque Mondiale, a donc permis l’émergence d’un capital-innovation très actif dans notre pays.

Ce programme de 500 millions de DH de fonds publics a en effet permis de mobiliser 500 autres millions de DH de capitaux privés et d’accompagner quelque 1.000 entrepreneurs sur les phases de prototypage et d’accès au marché. Il en a résulté près de 500 startups financées par le programme,
et les startups financées réalisent déjà un chiffre d’affaires cumulé de plus de 500 millions de DH annuellement. Mais plus important encore, ce programme a amorcé une profonde dynamique de marché, puisque de grands opérateurs nationaux comme la CDG (avec 212 Fouder), l’OCP (avec UM6P Ventures), AKWA AfriMobility, Orange Maroc, Total Maroc… et internationaux (Endeavor, Plug&Play, Station F, Microsoft…) se sont installés localement, ou régionalement, pour accompagner les startups innovantes au Maroc.

Comment Azur Innovation Management participe à cet élan ?

Azur Innovation Management a structuré et gère le plus grand fonds de capital-innovation de la place, Azur Innovation Fund.

Azur innovation investit en fonds propres et quasi-fonds propres dans les startups innovantes, à fort potentiel de croissance, répondant aux critères
suivants :

• domiciliation au Maroc ;

• moins de 5 ans d’activité ;

• chiffre d’affaires inférieur à 100 millions de DH ;

• innovation de produit/service ou de modèle économique ;

• preuve du concept et de marché, avec des ventes récurrentes (nous sommes un VC) ;

• et une scalabilité démontrée. Mais encore plus important est le travail d’accompagnement des projets, réalisé par Azur Innovation Management :

maturation du modèle d’affaires des startups, renforcement de leurs équipes, appui à la prospection et au recrutement des clients (notamment les institutionnels), design de marque, marketing, gestion financière et de trésorerie, accompagnement auprès des banques (notamment dans le cadre du programme Intelaka)…

De très grandes avancées ont été réalisées par l’écosystème d’accompagnement de la startup au Maroc, grâce au programme F2I. Pour schématiser,
sur une échelle de 1 à 10, nous sommes passés de 0 à 7.

Mais il reste encore un gap pour arriver à 10, seuil pour qu’un VC puisse investir normalement dans une startup.
Aujourd’hui, ce gap est comblé par les VC, dans les limites de ce que leur autorisent leurs politiques d’investissement fixées avec leurs investisseurs…

Dans le cadre du F2I, TamwilCom soutient cet effort grâce au financement de l’assistance technique qu’elle apporte.

Quels sont, selon vous, les prérequis pour le développement de l’écosystème d’innovation au Maroc ?

Globalement, il convient de :

1. clarifier et simplifier le cadre juridique des innovations dans certains secteurs : Fintech, ENR… ;

2. renforcer l’enseignement et la formation : il faut développer des filières universitaires sur le modèle UM6P ;

3. mettre en place des incitations, fiscales notamment, à la R&D dans nos grandes entreprises, en encourageant particulièrement l’open innovation, afin de faire collaborer grandes entreprises et startup innovantes ;

4. cibler/concentrer l’appui de l’État et des institutions financières de développement sur les structures d’accompagnement qui donnent les meilleurs résultats et les doter de systèmes d’évaluation basés sur des indicateurs de performance en matière d’accompagnement ; pour les plus performantes, il faudra renforcer leurs capacités organisationnelles :

moyens humains et techniques, organisation, process, systèmes d’information… ; pour cela, il faut de l’assistance technique ciblée, et encourager le transfert du savoir-faire des grands incubateurs mondiaux, soit en les incitant à s’associer avec les incubateurs locaux, soit en les invitant à s’installer au Maroc pour que la saine concurrence et l’émulation tirent vers le haut l’accompagnement au Maroc ;

5. renforcer les compétences des structures d’accompagnement (clusters et incubateurs)et d’investissement (les fonds de capital-innovation) par des
formations, notamment auprès de structures expérimentées à l’international dans les secteurs de la nouvelle économie ;

6. améliorer l’accès de ces structures et des startups accompagnées aux experts internationaux dans les secteurs de la nouvelle économie ;

7. améliorer l’accès des porteurs de projets accompagnés par nos incubateurs et clusters aux laboratoires et aux centres de recherche des grandes universités internationales.

Sur le plan du financement, et dans le cadre du F2I «2.0», il va être procédé à une segmentation plus fin des structures d’accompagnement soutenues par l’État :

pré-incubation, incubation et accélération, avec un focus sur l’accélération. Nous appelons accélération, un accompagnement assorti d’un investissement (entre 500.000 DH et 2 millions de DH), visant à accélérer le modèle d’affaires de la startup, pour le rendre éligible à un investissement VC.

Cela se fera en développant des synergies avec les nouveaux opérateurs nationaux et inter nationaux cités plus haut. Il faudra également développer une composante Business Angels, et notamment un réseau de Business Angel composés d’entrepreneurs locaux et internationaux ayant réussi des projets dans les domaines de la nouvelle économie, grâce à un cadre juridique adéquat et des incitations fiscales proportionnées. Et en aval des fonds de capital-innovation, il faudra développer des fonds PME (dans le cadre des fonds thématiques ou sectoriels du Fonds Mohammed VI pour l’investissement par exemple), voire un compartiment boursier dédié, afin de fluidifier les sorties des VC. Il faut en effet assurer le Continuum du financement, sur toute la chaine de valeur Concernant spécifiquement les fonds de capital-innovation, leurs politiques d’investissement doivent leur permettre désormais d’accompagner à l’international le développement des startups investies et d’investir dans des petites et moyennes entreprises ayant plus de cinq années d’activité, afin de financer leurs projets innovants (l’investissement réalisé par le Fonds devant exclusivement financer le projet innovant).

Vous avez écrit un ouvrage intitulé «Gen J». Quelle est la motivation principale derrière ce projet ?

Oui absolument, «Gen J» qui veut dire la Génération «Joutia», où l’innovation frugale made in Morocco.

Le projet est de promouvoir une innovation enracinée dans notre culture, afin d’ancrer profondément l’innovation dans la société marocaine.

L’ambition est d’amorcer un processus de mise en valeur des meilleures réalisations en matière d’innovation frugale chez nous, mais aussi d’engager le débat et la réflexion sur les mécanismes d’accompagnement à mettre en place.

Le livre est à consommer sans modération, puisque les droits d’auteur sont destinés à financer cette plateforme de débats et de propositions en cours de conception.

Dans cet ouvrage, vous parlez, entre autres, d’une économie de l’innovation sur le continent. Quels en sont, selon vous, les prérequis au niveau continental et national ?

Il faudra d’abord se libérer des carcans du passé et des modèles importés. Nous ne pouvons pas innover en étant prisonniers de ces limites
culturelles.

Il faut valoriser et faire pleinement confiance à nos ressorts «aït débrouille» et «jua kali», qui fondent toutes nos innovations frugales, et qui sont

totalement alignées avec le monde postmoderne que nous connaissons aujourd’hui.

Enfin, il faut revoir de fond en comble nos systèmes éducatifs pour que nos générations à venir soient des créateurs et non pas seulement des
consommateurs de technologies. Dans «Gen J», je fais des propositions autour de la promotion de l’école du plaisir, la bonne exploitation de l’erreur
et de la transgression, du collectif et de l’horizontalité, de la priorité à donner aux aptitudes cognitives, comportementales et sociales…, mais aussi comment allier philosophie et spiritualité.

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